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LE PDG

Fallait bien que je vous raconte la vie de misère que l’on mène de nos jours, harcelé que l’on est par une imposition démentielle et un désamour d’une partie importante de la population.

Ce billet n’aura d’ailleurs pas d’autre but que de réhabiliter notre dur métier, et de faire comprendre la difficulté quotidienne de ces plannings surchargés.

La journée commence tôt en principe pour moi, en effet mes enfants commencent à huit heures et je me dois de les accompagner à l’école, je vous laisse donc deviner l’heure à laquelle je me lève, et encore, je n’ai pas à préparer le petit déjeuner fort heureusement.

Ensuite, cette route interminable pour l’usine, là encore Raymond m’a acheté les journaux et cela permet de trouver le temps moins long, et puis j’ai horreur de conduire le matin, mal réveillé sans doute, faut dire ça fait tôt, c’est pas les profs de mes enfants qui diront le contraire.

Arrivé à l’usine après dix minutes de voiture, je fonce dans mon bureau pour m’affaler dans ce qui se fait de mieux en ces heures matinales, un beau vrai fauteuil de PDG, cuir et accoudoirs.

Ma seconde maman est arrivée bien avant pour chauffer le salon qui me sert de bureau et la cafetière qui me sert à tenir ce rythme infernal.

Je vous vois déjà horrifiés devant ce début de journée, ah, vous croyez quoi, que c’est facile tous les jours, qu’on s’amuse, qu’on joue, et bien non c’est le bagne, Cayenne comme le 4X4 PORSCHE de ma douce.

Bon je m’énerve, faut pas, je continue donc de vous décrire l’indicible parce qu’une journée de PDG c’est long comme un mois de RMiste et donc va falloir être endurant pour mémoriser tout ce que l’on peut faire dans un laps de temps limité.

Il y a un nombre de réunions incroyables que tu dois présider, donc animer, des entretiens par milliers avec des collaborateurs qui ne sont pas toujours d’un grand intérêt, je dirais même jamais.

Il faut de toute façon bien savoir l’ingratitude des gens à notre égard, eux ne voient que la façade rien de plus.

Et puis les pieds croisés sur un bureau ne sont qu’une position qui permet de pouvoir endurer la position verticale pendant des heures, immobile, une coupe à la main en écoutant des phrases impossibles.

Mais je me plains, ce n’est pas bon, je vais donc continuer.

Une fois installé devant ton café en train de touiller avec l’air empli d’un mille pattes qui vient de s’apercevoir que le passage à niveau est fermé et que la moitié de ses baskets vont y passer, et d’attendre le courrier du jour à signer, tu vas passer quelques coups de fils à des connaissances et attendre midi pour le premier repas d’affaires car notre métier, c’est le repas à des faims ambitieuses.

Les agapes jouent un rôle primordial dans la tenue d’une holding et se sustenter fait partie des moments importants qui vont aider à la pérennité d’une entreprise vacillante sur ses fondements.

Ainsi on se doit, soit de sacrifier une ligne svelte afin que son entreprise perdure, ou s’abonner à des clubs de remise en forme citadine ou tu vas suer pendant une heure voir davantage pour éliminer le surplus que tu es bien obligé de stocker au fur et à mesure de tes rendez vous alimentaires.

Peu de gens savent le calvaire de ces heures assis sur des fauteuils certes très confortables, ou tu écoutes d’une oreille discrètement attentive, le déballage argumenté d’un commercial ingénieux qui se torture le cuir chevelu afin de te prouver la qualité unique de sa production ouvrière, qui arrive par conteneur d’un pays, ou le commerce est équitable quoique l’on ne sache pas vraiment pour qui.

Peu de gens savent ce qu’est l’engourdissement suite à un ou deux verres de vin de châtelain, et ce qu’est la lutte pour tenir les yeux ouverts et le cerveau en position réception.

N’oubliez pas quand même que je me suis levé très tôt pour des raisons familiales, et que peu d’ouvriers ou d’employés modèles font l’effort d’accompagner leur progéniture à l’école.

Le repas dure en principe une paire d’heures et s’étiole comme la facture et la note de frais correspondante.

Après cette prouesse qui demande un minimum de talent de simulation, tu vas attaquer ta deuxième partie de journée par une série de réunions toutes aussi insipides les unes que les autres, mais les gens aiment te voir, ils touchent la grâce et ont l’impression d’exister en échangeant quelques bribes de points de vue ridicules dont je ne tiendrais nullement compte, manquerait plus que j’écoute les sornettes socio professionnelles de mes salariés.

De réunion en réunion, de visites en visites, de courtoisie fielleuse en savoir vivre à sourire prononcé, l’après midi va se loger dans mon QUO VADIS numérique qui porte le doux nom de PALM.

Jouet indispensable pour l’homme à planning adipeux qui doit stocker ses infos rituelles afin de ne pas zapper un rendez vous inutile ou un entretien sirupeux à but d’émoluments mensuels et qui finira de toute façon par un refus poli, souriant mais sincère.

Un PALM pour la direction, et des rames pour le reste de l’équipage, les choses sont bien faites, si ce n’est que les rames numériques n’existent pas encore et que les différents échelons de l’échelle sociale doivent se contenter d’ampoules aux mains si elles veulent grimper sur ce chemin ambitieux qui leur permettra au bout de quelques années arpenteuses, de savourer le parcours, avant de se faire mettre dehors avec un chèque et une dépression corollaire.

Deuxième objet très important pour un PDG, sa secrétaire, oui sa secrétaire (pas son).

C’est le seul membre du personnel qui n’est pas choisi sur CV et lettre de motivation mais par casting, il est important en effet d’être entouré de beaux objets ou la grâce n’a pas deux S et un I.

Le mobilier, l’éclairage, l’ambiance et le personnel proche, très proche même, se doit d’être harmonieux pour adoucir la rigueur et la violence de ce métier que l’on croit calme et silencieux.

Une bonne secrétaire doit être assez grande et fine, agréable à la vue et au toucher, savoir de servir de sa bouche quand elle l’ouvre, et de ses mains quand elle pose une sucrette au fond d’une tasse de café en porcelaine de limoges.

De compagnie agréable, elle saura noter et satisfaire tous les désirs, et ils sont nombreux et variés, de son adorable supérieur à qui elle voue en secret une passion dévorante qui lui fait porter des talons parfois exagérés et lui donne quelques pamoisons quand son regard félin accompagne une remontrance au ton mielleux et ambigu.

Bon ne rêvez pas, tout cela reste dans le domaine du travail, et je ne tomberai pas dans le panneau de vous décrire ce qu’un séminaire ou un voyage d’affaires peut engendrer comme fin de journée ou début d’après midi.

Je vous laisse à vos imaginations débordantes quand il s’agit de fantasmer sur des corps alanguis en des lieux de réunions, ou je le répète, il est interdit de fumer même en cachette.

Les japonais font l’éloge de la sieste, qui parait-il, régénère les neurones et permet une efficacité accrue en fin de journée.

Pour ma part, il me semble, mais c’est mon humble avis, qu’un peu d’exercice corporel permet lui aussi de dégager les neurones et de se concentrer sur son labeur.

Et puis d’abord, quand tu as sous les yeux depuis neuf heures du matin une croupe et une crinière tournoyante, moi je peux vous dire que vous avez une envie soudaine de faire du poney et de passer le galop sept.

Bon, en ce qui concerne ma holding but Golding, c’est plus de la girafe que du poney, mais le résultat est le même, tu as après le déjeuner, un manque de concentration probant, une rigidité de comportement et une propension à t’emporter sans raison, que seuls quelques mouvements d’assouplissements peuvent faire disparaître.

Je parle, je cause, et la journée est bien entamée, il y a encore la salle de gym à honorer de ta présence pour garder un corps présentable en réunion et en agapes post déjeunétales.

En fin de journée, à l’heure ou la classe moyenne s’entasse pour s’en retourner au logis dans des moyens de transport ferroviaires et collectifs, où l’ouvrier fait une halte au bistrot du coin dans un but salvateur afin d’arriver à point et en forme au cabanon, où LA FRANCAISE DES JEUX bat son record de chiffre d’affaire et de ponction silencieuse, inodore, incolore, dans des portes monnaies squelettiques, en faisant croire au gratteur patenté qu’au bout de son ongle réincarné, se trouve la villa de ses rêves, je me retrouve face à mes plus fidèles collaborateurs, les plus fielleux aussi et débriefe cette douce journée qui pour moi n’est pas encore terminée.

À bord de verres alcoolisés, ils essayent de me faire croire de façon idiote à une motivation profonde, une foi infaillible, un désir de combat commercial, un don d’eux même, une fusion managériale, une addiction aux tableaux EXCEL, et ce afin que nos chaudrons et écuelles s’écoulent sur le marché comme le mauvais vin dans le deux pièces cuisine d’un syndicaliste à neurones dispersés.

Ils font assaut de bienveillance dans un but non avoué, je les écoute en me demandant comment écourter ces déluges obséquieux qui inondent mes pavillons auriculaires sans que je puisse alterner leurs platitudes entrepreneriales avec un trait d’humour qui allégerait leurs bêtises ambitieuses, celles-ci les poussant à converser en boucle autarcique, écoutant leur propos comme le fait leur promise les soirs ou les enfants partis chez les ancêtres, laissent la part belle à une libido en jachère pour cause de stress non géré.

Sur les coups de dix neuf heures, mon PALM salutaire me rappelle que je suis convié à une inauguration, suite à l’ouverture d’une nouvelle concession automobile de marque allemande et à logo étoilé.

Je remercie mes cadres de leurs remarques imbéciles, et les invite à remonter dans leur monospace de quadras catholiques, et demande à ma douce secrétaire si elle désire m’accompagner en ces lieux ou je m’ennuie profondément.

Je ne change de voiture qu’une fois par an, c’est déjà beaucoup je pense, mais je suis sollicité en permanence, c’est pénible et discourtois.

Bon, une bonne coupe de MUMM, et quelques regards appuyés feront passer ce moment perdu.

Ma fidèle secrétaire n’osant refuser de me laisser finir une journée de travail harassant seul, décide de monter avec moi à l’arrière de mon sofa, et nous voilà partis vers ce bâtiment avant gardiste ou s’entassent de façon harmonieuse quelques beaux spécimens de ce que l’industrie automobile fait de mieux pour un excellent rapport qualité prix.

Ceci bien sûr, pour celles et ceux qui savent à bon escient, voir le beau et reconnaître la finesse différentielle entre un vulgaire moyen de déplacement et un art de vivre autoroutier.

Quelques poignées de main et propos anodins plus tard, nous décidons de retourner en nos foyers respectifs, je raccompagnais ma secrétaire à sa voiture laissée sur le parking de l’usine et je filais dans la nuit, une odeur de parfum au bout du nez pour rester dans la tenue du texte qui se finit.

Arrivé à bon port, je me lovais dans un sofa profond comme les pensées d’un employé lambda devant un horodateur citadin à vocation collectrice un jour de semaine et demandais à Simone, ma servante, de me faire couler un bain que j’accompagnais avec plaisir de quelques productions japonisantes de bonne facture et de quelques framboises jetées dans une coupelle et saupoudrées de sucre glace donnant à ce délice un reflet argenté qui suffisait à me combler en cette fin de soirée…………………………………….