Des râteaux, il en avait une collection, il en connaissait les prémices, les signes annonciateurs, les formules et la façon de les ranger dans la cabane de son jardin secret personnel.

Il avait essuyé des refus autant que de vaisselle du temps de ses études et de son début de vie familiale.

Des bâches, il en avait aussi de quoi faire un joli campement.

Il en avait senti des refus positifs, fermes et courtois, des envies que l’on évite, des reculs devant la peur de l’échec et du savoir de la douleur d’une rupture.

De la fuite dans les idées, elles en avaient pour la distribution d’outils de jardin, mais au hit-parade jardinier, le râteau arrivait bien avant la pelle et la brouette japonaise.

Il savait qu’à son âge, une histoire commence par une tonne de questions existentielles, et que passé la trentaine et quelques souffrances, l’esprit et le cœur participent d’une histoire d’amour ensemble et qu’à aucun moment, l’un va laisser l’autre y aller seul.

À vingt ans, le cœur y va solitaire et arrogant, vaillant chevalier sans armure, qui part au combat en ne pensant qu’à la victoire et ne se doutant pas que la bataille va faire rage parfois et laisser sur la route des désirs amoureux, des passions contrariées, des envies bafouées, des destins tragiques, des marques indélébiles, des blessures assassines, des peurs fondatrices, des manques de courage, des revanches imbéciles, des luttes de vouloir, des instants indécis, des solitudes sombres, des promenades infirmes.

Bien après, ces deux qui ne forment qu’un, deviennent compagnons pour le meilleur et le pire, se consultant sans cesse et se contredisant, laissant des nuits orphelines et des matins grinçants, mais que retient-on vraiment, et que décide t-on de ces luttes intérieures qui te font ressasser sans fin des tourments anodins qui se résument souvent à un jeu de bascule, où chacun veut rester maître de sa vie et gérer son désir, alors que l’on succombe du fond de ses entrailles à cette envie première de fusionner celle-ci, de l’offrir en partage et souvent en pâture.

En deux mots et quelques années, il avait connu tout ce qu’un homme de son temps, un peu sale gosse, un peu gendre idéal, peut rencontrer au cours de sa vie amoureuse.

Mais là, il lui fallait sortir la panoplie des grands jours et du carnaval de Venise ainsi que des capteurs très fins pour décrypter les miettes de proximité que la douce laissait traîner sur le sol et la moquette.

Pourquoi en fait, continuait-il à entretenir cette relation frustrante, lui qui pensait que le hasard n’est pas une donnée fondatrice, que les gens que l’on croise sont tous mais alors tous là pour te montrer ou t’apprendre quelque chose.

Elle avait donc croisé sa vie, enfin un instant de celle-ci, et il avait croisé la sienne, dans quel but et à quelle fin ?

Lui allait au bout de sa logique, sachant que tout cela lui servirait plus qu’il ne pensait, il savait aussi que la lassitude le gagnerait de façon douce et indolore et que l’espacement se ferait de façon assez simple et sans aucune diatribes belliqueuses.

À force de ne rien désirer et de ne distiller aucun signe infime d’une curiosité naissante, elle lui donnerait l’envie de mettre son talent épistolaire et son sens de la communication au service d’une recherche qu’il reprendrait tranquillement à sa façon.

Il gardait le souvenir de cette belle inconnue qu’il avait croisée un jour et qui lui révéla plus tard qu’elle n’avait pas su voir derrière la façade, la profondeur de ce sale gosse trop bien habillé et ce talent certain caché sous une armure faite de dérision peu commune.

C’est un chemin de vie que d’aimer les femmes et de mirer sans fin des formes cultes, d’avoir ce regard en éveil et ce plaisir, certain de contempler comme une toile de maître, ces formes qui chavirent et font de nous des hommes.

Ce renvoi narcissique que l’on recherche en vain n’a que faire des projections en fait, et savoure l’instant comme on le fait d’un met, assis aux bras d’une douce qui reflète enfin, ce doux rêve secret de conquête infime qui remplit souvent de chagrin mais qui s’ouvre aussi à la volupté d’échanges incertains qui ne tiennent toujours qu’à un fil.

Après quelques échanges, ils avaient convenu d’un dîner pour la fin de semaine………………………..