Gagner sa vie ça coûte cher

Un chef d'entreprise looser aux prises avec des salariés qui ne le sont pas moins

16 mars 2007

L'ENTRETIEN D'EMBAUCHE

Encore une galère décidément, ce matin, j’ai été convié par ma DRH à présider une série d’entretiens d’embauches et ce pour une catégorie de personnel que d’aucuns redoutent, à savoir le commercial ou vendeur à ancienneté à deux chiffres.

Cumuler sur un seul être deux difficultés majeures avait fait intervenir ma douce secrétaire afin que je temporise les ardeurs de ces vieux rayeurs de parquets à dents élimées, et autres bouffeurs de moquette crue sans assaisonnement.

Faut dire que la fonction commerciale demande un certain nombre de qualités à effets secondaires non désirés et tenaces dans le temps.

Cela faisait un moment que je n’avais dirigé une embauche et lu quelques CV désastreux, ce fut donc un plaisir fort honorable et jubilatoire que de contempler le chaos de ces costards soldés à rayures ridicules et cravates assorties qui allaient bonimenter sur l’indigence d’un parcours et pérorer sur l’art du paiement en quatre fois à l’usage des handicapés de la fin de mois.

Une fois de plus, je ne pouvais m’empêcher de regarder des pieds à la tête la tenue de combat qu’arboraient non sans fierté, les rois de la note de frais usurpée et du péage passé à pied, de la voiture de fonction tous frais payés et de la soirée étape dans un «trois morpions logis de France»

Le poste sédentaire à pourvoir ce coup ci consistait à relancer l’activité d’un magasin maltraité par un syndicaliste belliqueux à délégations nombreuses et rarement fondées.

Quinze ans à balancer ce corps malingre et à fidéliser une clientèle qui l’était déjà, mais tout bon conseiller commercial qui se respecte se croit irremplaçable et indispensable, et comme il partage cette sensation avec lui même et sa chaudière d’épouse, le doute n’est pas une notion très utile, et donc usitée.

Le commercial cumule avec le routier l’art de la route et l’art de la réflexion proche du poisson rouge qui possède une mémoire vive de deux secondes, ce qui permet au passage de faire des tours dans un verre d’eau surdimensionné sans se poser la question qui lui ferait mal à la caudale.

Je vis donc arriver le premier entretien avec un sourire léger, et fis prendre place au prétendant.

Il arrivait du sud-ouest et n’était pas sans me rappeler le rustique croisé lors d’un périple en terres audoises où je me fis emboutir le fondement par un local chargé comme un bus en Amérique latine un jour de marché et qui essaya en vain de stopper son bolide mais ne put, et ce, malgré un acharnement sur la pédale que seul un homophobe peut atteindre.

Il roulait les R comme d’autres les mécaniques quantiques, et gesticulait avec virtuosité pour appuyer sa démonstration relationnelle, visiblement habitué à la nature et ce sans rancune.

L’expression en milieu confiné et climatisé le gênait un peu aux coudes, comme ces ados qui ont dix centimètres de trop et cassent plus de vaisselle que ne peut le faire un couple en train de faire le bilan de dix ans de vie commune à grand renfort de jets de porcelaines et de verres comme autant de projectiles qui atteignent rarement leur cible mais qui finissent toujours en infimes particules sur le carrelage jointé .

Des mains qui ressemblaient à des pieds, une tête, sorte de croisement entre un lévrier afghan et un tank tchétchène, fin de profil et plat de face, un don pour le rhume certain, avec un appendice qui le perturbait beaucoup en ce pays de tramontane, et qui l’obligeait peut être à migrer vers des lieux moins exposés aux embruns, ce qui lui permettrait d’éviter de tirer des bords par souffle de face afin d’éviter la prise au vent fatal vu le génois qui lui servait de dérive visagère.

L’œil droit ne pouvait regarder à gauche et vice versa, vous imaginez aisément pourquoi, on avait inventé pour lui l’expression «avoir le nez creux»

Comme l’harmonie semblait régner sur ce doux visage, la dérive nasale avait comme compagnons d’infortune, deux erreurs auriculaires, pavillonnaires même, qui avaient fait la gloire de ses arrières grands parents.

La nature les avait gâtait, pas forcément où ils le désiraient mais c’était déjà ça.

Cheminots de père en fils, ils avaient la lourde tâche de prévenir de l’arrivée des trains en gare de Carcassonne.

À cette fin, ils posaient de manière délicate sur le rail leurs difformités et annonçaient non sans fierté l’arrivée du TGV de 12 h 26 Lyon Toulouse.

Un grand malheur frappa quand même un jour la famille, jour où le grand père qui s’adonnait à des joies solitaires et ludiques en conserva quelques séquelles et ne pu déceler l’arrivée du TER de 18 h 34 et se fit couper en deux parties inégales, à savoir le tronc et les reste.

Depuis ce jour maudit, le reste de la décadence se vautre dans le commerce avec délectation et le roulage de R.

 

Suite à nos questions perfides et à pièges multiples, ils se confia et nous narra la dégradation continue de ses conditions de travail et de ses problèmes de sudation dans l’arrière boutique où tel un forçat, on l’obligeait à s’adonner à des taches subalternes, alors que son talent résidait dans l’art de communiquer avec passion sur les nombreux articles exposés dans l’échoppe.

Embauché pour un talent unique, il se devait d’explorer aujourd’hui, d’autres facettes de celui-ci, comme celui d’aller vider le container de cartons et de réceptionner la marchandise déversée sur le quai par d’immenses costauds à camions rutilants.

Lui partait le matin avec un t-shirt à logo qui ne supportait guère la disgrâce d’auréoles causées par un effort surhumain.

Il nous expliqua donc le but de sa recherche, désirant retrouver un lieu où son talent pourrait de nouveau irradier le commun qui pousse nonchalamment la porte automatique afin de satisfaire ce besoin impérieux de racler le fond de la cuvette financière qui lui sert de banquier.

Il y avait de la conviction dans le propos, et cette sincérité naïve qui caractérise fortement le manque de maîtrise de la finalité et du fonctionnement d’une entreprise.

La vue du sommet de l’échelle correspond rarement à celle déformée par le prisme d’une hauteur de vision somme toute limitée.

On sentait bien que l’ancienneté perturbait le bonhomme, il pensait détenir un savoir implacable, alors que l’on ne voyait en lui qu’un acharnement illusoire et un statut dérisoire, qui allait être mis à mal par une société, qui n’a que faire d’arthroses syndicales et de bon sens ouvrier mais obsolète.

L’air du temps est une notion fondamentale et humer comporte un avantage certain en ces instants qui vacillent aux bras de carrières laborieuses et compromises.

La descente à la ville correspond à la descente en enfer, les codes sont différents et la manipulation est un outil de survie.

Le tout est de bien le comprendre, et très tôt, et de ne pas arriver en chevalier fourbu en se trompant d’époque et d’outils.

Arriver avec les pieds sur terre et le pragmatisme chevillé est certes un début, mais s’il te manque l’outil adéquat, on va t’offrir avec plaisir une paire de jolies rames et une frêle embarcation.

Comment faire comprendre à ce brave commercial élevé en plein air que la disgrâce est un des tourments de la vie et que la sofa attitude made in spain n’avait pas la consistance nécessaire pour braver une direction à yeux rivés sur les chiffres d’affaires et les ratios animés.

Comment lui faire comprendre qu’on peut s’asseoir sans gêne aucune sur une ancienneté synonyme de manque d’ambition et de vacuité professionnelle, et que passé trois ans, un salarié est plus souvent un boulet qu’un cadeau plein de félicités.

On essaya non sans mal de lui faire entendre le profil recherché, sans perdre la face, mais devant le silence confondant qui fut notre seul écho, nous décidâmes d’écourter l’entretien afin de recevoir le reste de l’assistance alignée dans le couloir dans un silence peu habituel avec ce genre de personnages.

On se promit de se tenir au courant et de reprendre contact dans la décennie qui suivait, et il retourna vers les siens, l’air de ne vraiment savoir de quoi il retournait et comment serait jugée sa modeste prestation empreinte d’un désarroi profond et légitime.

De plus, rien de pire qu’un vendeur patenté qui se met à phosphorer, ça sent le brûlé sous la coiffe, et c’est jamais bon de jouer à contre emploi, mieux vaut laisser la réflexion et la prospective à des cortex habitués à ce genre de contorsions trimestrielles et savamment chiffrées. 

Dans le couloir donc, attendait la horde de vendeurs à attachés case et bons de commandes.

Mettez quelques commerciaux ensemble et vous n’allez pas attendre longtemps en principe pour assister à l’échange grotesque de chiffres, de salaires, de frais de fonction, et autres gaspillages et ce dans un but de quiétude cervicale afin de se rassurer quand à la valeur somme toute rondelette qu’ils pensent pouvoir se prévaloir, une fois dans le bureau, lieu de l’observation et du choix judicieux.

Quand à moi, j’écourtais ma présence et ma participation à ce jeu de quilles humain. J’avais un problème avec le jacuzzi dans la chambre de l’aîné qui n’avait pas trouvé mieux que de fêter un 11 en maths par une orgie à base de vodka et de jeunes filles à jeans finement taillés et sous vêtements adéquats.

L’atavisme familial l’avait poussé lui et quelques autres à se croire à Hossegor lors de l’équinoxe de printemps, et en avait donc profité pour exploser ce lieu de repos à bains bouillonnants en un Tchernobyl liquide à base de produit de vaisselle et d’eau à trente degrés.

Je dus donc écourter ma journée de travail pour aller voir l’étendue des dégâts et la suite à donner……..

Posté par emile davis à 00:01 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

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